Appel à contributions : journée d’études « Complaintes urbaines »

Lieu : EHESS (Paris)

Date : 15 octobre 2019

Date limite de réponse à l’appel : 1er juin 2019

Les plaintes ne sont pas des objets inconnus des sciences sociales. Elles appartiennent à la grande famille des courriers adressés aux autorités, mobilisés par différentes disciplines dans des perspectives variées. C’est aux plaintes déposées auprès de l’autorité judiciaire que s’est intéressé le sociologue Jean-François Laé, étudiant comment une jurisprudence s’est peu à peu construite à partir de ces manifestations de souffrance et ces demandes d’aide et de réparation (Laé 1996). À partir de lettres de dénonciations d’injustice adressées au journal Le Monde, c’est le sens du juste et les registres de la justification qu’ont, pour leur part, cherché à saisir les sociologues Luc Boltanski, Yann Daré et Marie-Ange Schiltz (Boltanski, Daré et Schiltz 1984). Au croisement de ces deux veines interprétatives, Emilia Schijman a enquêté dans une cité HLM et, épluchant les dossiers administratifs, montré comment les locataires n’ont de cesse, par leurs protestations écrites, d’interpeler les administrations mais aussi peuvent infléchir les décisions des tribunaux (Schijman 2013). La plainte est une mise en récit. Et d’abord, une mise en récit de soi, qui se conforme aux attentes supposées du destinataire et à des normes tacites. Le sociologue Didier Fassin a analysé cette injonction à se raconter, à construire un dossier en même temps qu’un argumentaire pour certains ayants-droit. En se fondant sur les demandes d’aide auprès du Fonds d’urgence sociale créé en 1998, des sollicitations baptisées suppliques, il a mis en évidence le travail rhétorique à l’œuvre et la construction d’une double relation de sollicitation et de sollicitude entre les citoyens et les pouvoirs publics (Fassin 2000). Les historiens ne sont pas en reste qui ont également fait des suppliques adressées aux autorités des objets d’études (Hayat 2018, Cerruti 2010). Très encadrées par les procédures, les pétitions aux assemblées, enregistrées à différentes époques (Jarrige 2004, Durelle-Marc 2008, Riot-Sarcey 2008) ou dans différents pays (Agnès 2018), ont, quant à elles, plus particulièrement retenu l’attention des historiens du politique et des politistes (Contamin 2003, Dumolyn 2015).
C’est dans une perspective d’étude urbaine qu’on se propose ici de porter attention à des corpus de plaintes, focalisant l’attention sur des écrits de citadins. Constituées en corpus par les autorités auxquelles elles sont adressées ou par ceux qui les analysent, ces lettres adressées aux pouvoirs urbains, individuelles la plupart du temps, font entendre des mécontentements. Elles se distinguent des suppliques dans la mesure où leurs auteurs ne demandent ni faveurs ni passe-droits. C’est au contraire généralement leur bon droit qu’ils entendent faire prévaloir, s’estimant lésés.
Ces écrits sont l’occasion de mesurer plusieurs distances. La première entre les projections des édiles sur la ville à venir et l’espace que le plaignant décrit comme son cadre de vie et d’activités. La deuxième touche à la temporalité : alors que les pouvoirs aménageurs (politique, administratif, technique) argumentent pour améliorer le cadre urbain (circulation, insalubrité) pour l’avenir, les administrés ancrent leur description dans le présent, voire le passé, de leur lieu de vie. Confronter ces plaintes avec les projets urbains est ainsi l’occasion d’embrasser l’écart entre un monde à venir et celui qui disparaît, habituellement évoqué à titre pittoresque. Au contraire, les plaintes redonnent corps aux pratiques urbaines en tout genre qui font aussi la ville. Les voisinages, le travail, les déambulations ou les rassemblements s’inscrivent dans un territoire urbain façonné par les années, et les habitudes, et lorsqu’un pouvoir bouleverse ces agencements, les plaignants couchent sur papier ce qui probablement ne serait jamais parvenu à nous. Enfin, ultime distance, la plainte a pour vertu de forcer l’historien à se décaler des argumentaires implacables qui condamnent un morceau de ville. Elle lève le voile sur des sociabilités inscrites dans l’espace urbain, au moment où celles-ci se sentent menacées. Elles incitent à ne pas seulement considérer ceux qui écrivent comme des victimes.
Manuscrites la plupart du temps, ces lettres de plaintes appartiennent au répertoire protestataire. Que nous disent, dans les différents contextes où elles s’expriment, ces complaintes à bas bruit de leurs auteurs, des relations qu’entretiennent les citadins avec ceux qui les gouvernent mais aussi des modes de vie urbains, de la vie quotidienne ou des sociabilités en ville ? Quelles formes prennent ces doléances couchées par écrits et quelles stratégies déploient les plaignants pour obtenir gain de cause ? Des intermédiaires sont-ils sollicités pour l’écriture de ces plaintes ? Dans quelle mesure ces écrits protestataires, longtemps considérés comme mineurs et souvent négligés, sont-ils susceptibles de nous renseigner sur la participation des citadins à la « fabrique ordinaire » ou au mode de gouvernement des villes ? Contrepoints aux discours officiels (Montel 2012, Backouche 2016), ces voix discordantes peuvent-elles contribuer à enrichir une approche sociale des villes d’hier ou d’aujourd’hui ou doivent-elles rester cantonnées à un registre anecdotique ? Ces récits d’habitants reçus et conservés par les administrations urbaines dans des dossiers administratifs, dispersés lorsqu’aucun guichet particulier n’a été mis en place pour le recevoir – comme cela a pu être le cas dans certains pays de l’Est (Nérard 2002) -, retracent des existences et des situations dont il serait difficile par ailleurs d’avoir connaissance. Dans quelle mesure ces écrits singuliers peuvent-ils nous aider à rendre visibles des phénomènes urbains généralement passés inaperçus ? Comment les pouvoirs interpelés choisissent-ils de réagir face à ces exposés de griefs qui leur demandent au surplus d’intervenir ? Ces réclamations de citadins ordinaires et ces démarches individuelles ont elles le pouvoir d’infléchir les politiques mises en place ou de modifier certaines pratiques des pouvoirs urbains ? Dans le cas de grands chantiers urbains, comment un individu qui écrit à l’administration imagine-t-il que sa requête pourra avoir le moindre effet ? Le fait qu’on trouve trace de ces plaintes dans les dossiers administratifs, et que souvent on puisse prendre connaissance du brouillon de la réponse faite, suggère que l’administration prend au sérieux ces plaintes, notamment dans la perspective de rendre acceptables ses projets. Comment mettre à profit la sédimentation des écrits provoquée par l’interaction entre plaignants et administration ? Autant de questions qu’il s’agirait d’examiner à partir d’une série d’études de cas appartenant à des temps et espaces variés et prenant appui sur l’identification et l’analyse de corpus de lettres de plaintes.
Les propositions de communication, d’une page environ précisant la problématique et le corpus retenus, peuvent émaner de toutes les disciplines et sont à adresser, d’ici le 1er juin 2019, aux organisatrices : Isabelle Backouche (EHESS-CRH) (Isabelle.backouche@ehess.fr) et Nathalie Montel (École des ponts Paris-Tech, LATTS) (Nathalie.montel@enpc.fr)